La Maison du
                      Violon









Laboratoire d'Ethnomusicologie






Les violons populaires


La lutherie populaire témoigne d’une forte présence du violon dans les Hautes-Alpes et témoigne de l’ingéniosité, du talent ou de la fantaisie de leur créateur.


Quelques Violons Populaires




Violon
                                                      Populaire


Violon
                                                      Populaire
Violon
                                                      Populaire


Fabriqué par l’Abbé Cesmat, curé de Molines-en-Champsaur (Hautes-Alpes) de 1901 à 1912. Il a appartenu à Calixte Escalle, dernier maire de Molines
























Violon
                                                      Populaire


Violon
                                                      Populaire


Fabriqué par l’Abbé Cesmat, curé de Molines-en-Champsaur (Hautes-Alpes)
de 1901 à 1912


























Violon
                                                      Populaire


Violon
                                                      Populaire

Fabriqué par Alphonse Martin vers 1920, originaire de Chabottes (Hautes-Alpes)


























Violon
                                                      Populaire


Violon
                                                      Populaire


Fabriqué par Charles Yvant (1902-1978) vers 1920 aux Vabres à Saint-André-d’Embrun


























Violon
                                                      Populaire


Violon
                                                      Populaire

Violon " restauré " par Charles Yvant (1902-1978) vers 1920 aux Vabres à Saint-André-d’Embrun


























Violon
                                                      Populaire





Fabriqué pendant la 1ère guerre mondiale par Julien Isnard aux Vabres à Saint-André-d’Embrun


























Violon
                                                      Populaire





Archet " restauré " par Marin Vallet (1887-1973) né à Chabottes, résidant à Gap après 1928


























Violon
                                                      PopulaireViolon
                                                      Populaire






Fabriqué par Jacques Roux à Méloans (Alpes de Hautes Provence)


























Les concours de ménétriers dans les Hautes-Alpes...

le début d'une histoire ou la fin d’une époque

Olivier Richaume
Revue Pastel n°32, mai-juin 1997

Résumé

Les recherches aux archives départementales des Hautes-Alpes ont attesté d’une pratique importante du violon dans ce département. Cet article raconte l’histoire de ces pratiques du XIXe siècle à nos jour et montre comment " le ménétrier joueur de violon " est devenu un emblème identitaire de la culture dauphinoise.


    Depuis quelques 150 ans, tels des botanistes, les folkloristes et leurs successeurs ont tenté de délimiter parmi l'ensemble des pratiques musicales populaires, une nouvelle espèce baptisée musique "folklorique" ou "traditionnelle". Malgré quelques divergences sur l'appellation de cette nouvelle chose, chacun s'accordait â reconnaître l'urgence à sauvegarder ces trésors de l'oubli où ils finiraient - funeste époque - par sombrer. Mais aujourd'hui, la chose est certaine, les collectes sont bien achevées. II ne reste donc plus aux valeureux chercheurs qu'à examiné encore une fois ce corpus ainsi miraculeusement épargné. Néanmoins, depuis quelques années, la notion même d'objet traditionnel a été sévèrement examiné.1 Les caractéristiques attribuées aux musiques et danses traditionnelles sont-elles nées de l'expérience des chercheurs où bien, comme a priori idéologique, ont elles orientées les recherches ? Loin évidemment de nier l'évolution des " mœurs ", l'usure et la disparition de certaines pratiques musicales, la richesse des archives, l'intégralité des collectages laissent pressentir un bouillonnement sonore dépassant largement la stricte définition de la musique et de la danse traditionnelle. Le folkloriste répondrait que l'époque observée est déjà minée par la modernité, d'aucun parleront de dégénérescence, repoussant ainsi le territoire de la société "traditionnelle" vers un avant forcement lointain. Ainsi le collecteur contemporain, s'il en reste, se devra d'aller de plus en plus loin, dans les campagnes les plus reculées pour recueillir le miel de ces générations passées auprès d'informateurs épargnés par la société moderne. Fantasme d'un temps immobile où le consensus culturel était sûr, et où argument définitif, les caractéristiques liées à ces musiques -oralité, monde clos...- étaient encore totalement opérantes. Finalement, cette quête de l'objet traditionnel a largement contribue à occulter les conditions sociales de sa production, sa réalité vécue dans le champ des pratiques musicales.
    Si aujourd'hui l'emblème identitaire du Dauphine associe couramment le violon â la danse du rigodon, il ne suffit à prouver l'ancienneté de la chose. Or, dans une certaine logique folkloriste la "traditionnalité" de ces musiques tient lieu de preuve. Ces concepts de folklore et de tradition ne faisaient ils pas office de paravent ? L'histoire même de ces musiques populaires dans les Hautes-Alpes, où des générations de folkloristes ont pu trier le bon grain de l'ivraie restait donc à écrire.
    Jean-Michel Guilcher écrivait dans un article que " si le rigodon n 'a pas toujours appartenu aux seuls dauphinois, il a joui en Dauphiné d'une vogue si ancienne, si entière et si durable qu'il passe désormais, et à bon droit, pour la danse caractéristique de cette province. "2 Et c'est justement ce "bon droit" qui ne va pas de soi car il semble bien qu'il ne s'agisse pas d'un droit naturel mais bien du produit d'une histoire particulière.
Aussi les concours de ménétriers organisés à la fin du siècle dernier apparaissent des lors comme un événement décisif dans la construction d'une identité collective locale.


Avant les concours
   
    L'association violon / rigodon apparaît comme un couple indissociable avec l'organisation du premier concours de ménétriers en 1878 a Gap. II sera même crée le terme de " ménétrier-rigodoniste " conférant à nos musiciens une spécialité que les documents antérieurs, nous le verrons, ne confirment pas réellement. Plus étonnant encore, la danse du rigodon n'est qu'à peine citée dans tous les documents anciens que nous avons pu consulter, à l'inverse du violon qui apparaît comme l'instrument prédominant dans le département des Hautes-Alpes.


Des violons et des fêtes
    L'organisation des fêtes officielles des régimes successifs, depuis le premier Empire, par l'obligation faite aux maires d'en établir un compte rendu, nous fournit une somme d'informations importantes. Aucune cérémonie publique ne semble pouvoir se priver de manifestations sonores et musicales : bruits, mouvements participent totalement à l'événement et en sont un des ressorts essentiels réglant le déroulement des festivités. Les narrations, tantôt pittoresques ou stéréotypées, démontrent entre le début du XIXe siècle et les années 1860, une évolution importante de l'effectif musical. Cette évolution semble d'ailleurs plus concerner les effectifs instrumentaux que le déroulement des festivités comme si la fonction de la musique était quelque peu indépendante de sa forme. L'analyse de ces sources permet d'observer trois périodes selon les instruments cités. Aux tambours annonçant la fête se joint avec un égal bonheur les flûtes, les fifres et les violons.

" au sortie de l'église il y a eu un bal champêtre aux airs de la musette, du violon et du fifre ... instruments de musique connus dans nos montagnes ..."3

    Cette mention de musette nous semble la seule connue dans le département. Est-ce ce texte que rapporte Ladoucette, préfet des Hautes-Alpes sous l'Empire, à qui ces courriers étaient destinées, dans son étude sur le département (première édition en 1820).4 La probabilité est forte mais il associera a ses instruments la danse du rigodon qui n'est pas mentionné dans le document original.
    Contribuant a la solennité de l'événement, la messe célébrée ce jour là n'exclut pas les instruments. Dans les années qui suivent la révolution, religion et musique coexistent sans conflit. A la Restauration, nous le verrons, l'autorité ecclésiastique sera semble-t-il beaucoup plus intransigeante.

" un te Deum solennel a été chanté (au son des fifres ou flageolets, instruments favoris de presque tous les habitants, qui dans leur jeunesse ont garde les troupeaux) "...5

    Enfin après la messe, des " chants analogues a la fête" - c'est la formule usuelle - manifestent la joie et la spontanéité du bon peuple ! L'insistance des maires à décrire la liesse populaire, le zèle de ses concitoyens n'est, chose savoureuse à la lecture aujourd'hui, pas exempte d'une certaine flagornerie. Toujours est-il qu'il n'est de fête qui ne s'achève par la danse.

"les danses villageoises ont alors commence au son des flûtes et du violon" 6

    II n'apparaît pas possible dans cette énumération d'instruments d'apercevoir une différence entre les villes et les villages, ou d'observer des différences locales. Les villes de garnison ne semblent même pas posséder des groupes de musique plus important ou nettement différenciés à cette époque.

    Avançant dans le siècle, les joueurs de violon sont cités plus fréquemment avec des formules qui ne laissent aucun doute quant à leur importance sociale.

    " la célébration doit s'en faire aujourd'hui et voulant y donner toute la pompe qu'une semblable circonstance exige, plusieurs joueurs de violon, la Garde Nationale en arme ont été invités par la commission a 8 heures a la maison commune... les joueurs de violon ont ouvert la marche pour se rendre à l'église, un groupe de jeunes filles suivait les joueurs de violons, chantait des chansons très gaies et analogues à la fête, la Garde Nationale formant une haie précédée de deux tambours... Apres cette cérémonie [une grande messe] le même ordre de marche a été ainsi de l'église à la maison commune, les violons jouant, les filles chantant, les tambours faisant des roulements "...7

    Les autorités municipales organisatrices de ces fêtes d'une spontanéité toute relative vont se montrer plus circonspectes quant aux débordements possibles les jours de vogue, et d'une façon générale face à tous les rassemblements échappant à leur autorité. Néanmoins si l'on observe une crainte de la foule et par conséquence une tentative d'encadrement des réjouissances populaires, seule la tonalité des comptes-rendus change. Ainsi, le maire de Saint-Laurent-du-Cros fait-il publier un arrêté pour interdire la vogue en 1821.

    " Informés que des rixes déplorables se sont élevées au Forest-Saint-Julien dimanche dernier, jour de la fête patronale de ce village entre les jeunes gens de cette commune et ceux de Saint-Laurent-du-Cros et qu'elles ont dégénéré en scènes sanglantes sans la fermeté qu'a déployé la gendarmerie en cette circonstance...
Considérant que les bals champêtres qui ont lieu dans les fêtes patronales sont principalement l'occasion ou le prétexte des disputes violentes qui les accompagnent, et qu'il en est de même des réunions dans les cabarets.
Nous arrêtons ce qui suit
Art. ler:
Tout bal champêtre dans la fête patronale de Saint-Laurent le 2 septembre prochain est prohibé cette année dans cette commune.
Art.2
II est défendu a tous ménétriers, joueurs de violon ou autres instruments de former aucun rassemblement autour d'eux, sous peine de devenir responsable du mal qui en résulterait et au besoin d'être arrêtés par les ordres du Maire"...
8

    La présence et la primauté du violon semble se confirmer. Le ménétrier est bien a la fois reconnu et recherché mais aussi un danger potentiel. Elément indispensable de la fête, il est celui qui par la danse, par son action sur les corps, détient un étrange pouvoir. Le renouveau politique de l'église sous la Restauration, voulant corriger les errements de la Révolution va conduire les autorités à une dépréciation plus systématique du musicien et de la danse. A Saint-Michel-de-Chaillol, en 1825, le ménétrier concurrence d'ailleurs ouvertement l'office divin ;

    " Leur ayant demandé, à MM. les gendarmes pourquoi le dit Gaduel leur avait si mal parlé et si maltraité, ils m'ont répondu que c'était a cause qu 'on voulait l 'empêcher de danser et de jouer du violon comme ménétrier de la jeunesse du dit Saint-Michel pendant le temps des offices divins...
Gaduel Augustin, cordonnier, commune de Saint-Julien, âgé d'environ 27 ans "...9


    Les enquêtes paroissiales diligentées en 1844 ne mentionnent de musiciens que les joueurs de violon. Et si à Jarjayes, par exemple le curé témoigne de " l'assiduité aux offices divins " il regrette qu' " après ça le violon fait malheureusement aussi sa fonction... on danse c'est aussi de vieille fondation le jour de la fête patronale ". A Pont-de-Cervières, le desservant déplore que le jour de la fête de Saint-Roch " les garçons et les filles vont ensemble a la Sainte-Messe, violon en tête et parés de rubans et de bouquets. Apres la Sainte-Messe, bals ".10

    Cette décennie, 1840-1850, par une évolution économique certaine de l'espace rural, par les bouleversements politiques qui la traversent, laisse sans doute poindre une conscience politique plus aiguë et des rapports à l'autorité - qui se veut aussi plus présente - assez conflictuel. Cette situation n'est pas étrangère au pic démographique des Hautes-Alpes atteint en 1846 (133 100 hab. ; c'est encore plus qu'aujourd'hui !).

    Apres 1850, les orphéons, les fanfares et les harmonies naissantes vont se substituer aux ménétriers pour l'animation des fêtes officielles. Une différenciation ville / campagne commence dès lors à se dessiner. Le département se couvre de musique municipale ou l'effectif de départ n'est pas forcement très conséquent, de 5 â 10 musiciens, d'abord dans les centres, puis dans des villes de moindre importance (à partir de 1870) mais qui toutes se caractérisent par une ouverture économique réelle. A peu de chose près l'éclosion des harmonies fanfares semble suivre le tracé du chemin de fer.

" J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'à Gap la fête nationale a été annoncée la veille par une retraite aux flambeaux par les tambours de la garnison et la musique de la ville... A huit heures l'orphéon a fait de la musique sur la place de la Saint-Etienne "...11

    Ce changement d'effectif instrumental n'est peut-être pas si radical qu'il y parait car il semble pouvoir s'inscrire dans un temps long. En effet, l'organisation plus institutionnel en société de musique avec ces membres d'honneur choisis parmi " l'élite urbaine ", l'unification même des répertoires par l'organisation ne s'imposera que peu à peu. A Tallard, c'est un ensemble que l'on pourrait qualifier de mixte, pont entre les ensembles de ménétriers et les harmonies qui se produit en 1856.

" Bientôt les tambours, les violons et les clarinettes parcoururent les rues du village en conviant les habitants a la joie la plus immodérée "... 12

    Ces sources d'archives semblent pouvoir garantir une certaine "neutralité" des descriptions musicales. En effet, la musique n'est pas le propos principal de la narration, elle est là, bien vivante mais sans qualificatif particulier. À aucun moment n'est perceptible une quelconque différence entre savant et populaire, entre rural et urbain. L'idée de musique traditionnelle est totalement absente. Ce n'est que chez des notabilités locales, des érudits relayés par la presse que s'élaborera un discours particulier où le musicien est rivé à un milieu social particulier, où la notion d'évolution musicale et la nostalgie du temps passe seront évoqués.



De la musique et des livres
    Cité déjà par Jean-Michel Guilcher, Jean Faure du Serre peut apparaître comme un des premiers à signaler simultanément le violon et le rigodon dans une description des vogues champsaurines de son enfance mais dont la première édition ne date que de 1858.13 Mais pas un instant n'est soulevé la " typicité " de ces pratiques. Simple citation qui ne méritait sans doute pas plus d'intérêt que ça. Il réagissait en ce sens au collecte organisé à la suite du décret Fortoul.

" Mais tout me porte a croire que le Champsaur est un sol stérile... Je remarque que tout notre département qui a tant été exploré par M. Ladoucette et par les auteurs de nos divers annuaires n'a rien produit qui puisse occuper une grande place dans l'entreprise projetée "...

    C'est ce préfet, Ladoucette qui en 1820 mentionne le premier la danse du rigodon et en donne une transcription. Sans trop d'insistance, il note quelques différences géographiques mais n'évoque pas non plus cette danse comme une spécificité locale, et ne lui associe aucunement le violon. A Rosans la jeunesse " danse assez grotesquement des rigodons que les exécutants animent, par intervalle de battements de mains qui rappellent les anciens Voconces. " Plus subtile, " les rigodons du Champsaur, par les images vives qu'ils retracent, peignent souvent jusqu'aux nuances les plus délicates d'une pensée, d'un fait, d'une situation... A Veynes, ainsi que dans les communes environnantes, le rigodon est chanté, et le plus souvent avec des paroles en langage vulgaire qui s'appliquent tantôt aux individus, tantôt à la généralité des habitants des communes voisines " 15
    Il fait suivre ces quelques remarques par une description de la danse. Curieusement il ne reprend aucune des sources qui sont pourtant à sa disposition et que nous avons évoquées plus haut.
En 1845 c'est encore un notable, le sous-préfet Chaix qui donne la transcription de deux rigodons et rappelle que " la plus ancienne danse du pays, qui était encore habituelle pendant [sa] jeunesse, se nomme courante dans toutes nos Alpes contiennes des deux cotés ; celles qui subsistent sous le nom de rigoundoun ont paru identiques de laforlane italienne, en rapport aussi avec la montfarine piémontaise ".16



Le rigodon et la partie de cache cache

    Si l'on se tourne encore une fois vers les correspondances des maires, la variété des danses, lorsqu'elles sont citées ne manque pas de surprendre.

    " les habitants des hameaux accourus de toute parts, réunis à cause du chef lieu de la commune, ont témoignés leur allégresse publique par des danses, sarabandes, branles et bourrées "... 17

    Plus couramment, les formules sont plus génériques, et l'allégresse populaire se caractérise par " des danses et des farandoles ". Cette dernière n'étant, somme toute, qu'une procession laïque menée par les autorités.

" Une farandole a été ouverte par M. le maire d'Abriès où tous les assistants se sont joints ".18

    Il apparaît aussi les branles comme à La Saulce en 1817 puis 1819, des rondes à Tallard en 1831 mais dans ces très rares indications jamais de rigodon. II faut attendre le milieu du siècle et l'éclosion de la presse locale pour qu'enfin il surgisse. La relation de la vogue de Charance à Gap, pour la première fois le mentionne et, élément intéressant comme appartenant déjà au passé et au monde rural s'opposant au quadrille alors à la mode.

" Je ne vous dirai pas un mot du rigodon aimé des paysannes qui ont passé l'âge des amours, ni du quadrille cher aux jeunes filles "... 19

    Quelques années plus tard notre danse est signalée à Tallard où " les rigodons, les quadrilles, les valses, trouvèrent... pendant la journée un grand nombre de spectateurs "...20

    II est mentionné encore dans les couplets chantés pendant la cavalcade organise pour la Saint-Arnoux à Gap en 1857.

... " De tous pays, garçons et filles
Viennent visiter leurs familles
Car jeunes filles et garçons
Doivent se voir aux rigodons "...

    Absent lorsqu'il devrait être là, il est en voie d'extinction lorsqu’ enfin on s'intéresse à lui.
    Le rigodon est bien évanescent jusqu'au jour où le casino de Gap le promotionne de façon magistrale en organisant le premier concours de ménétriers. S'il est hasardeux d'affirmer qu'il entre dans l'histoire a cette date, tout laisse a penser que, des lors, il appartient à la conscience identitaire haut-alpine.


Les concours de ménétriers, du rêve à la réalité 21

    Le terme de rigodoniste, inventé pour l'occasion, associe étroitement les joueurs de violons à un répertoire particulier. Promu comme spécialistes ils sont exhibés sur scène et sont porteurs " de nos airs populaires " et " des paroles naïves qui les accompagnent". Tout le vocabulaire qui caractérisera les musiques traditionnelles est ici présent. (cf. compte rendu)
    Organisés en ville, la bourgeoisie locale peut contempler tout à la fois ses racines et par une mise à distance sa propre ascension sociale : " nous n'appartenons plus à ce monde là ". Ces véritables " mise en scène " semblent éclore sur l'ensemble du territoire dans un intervalle de temps restreint (entre 1880 et 1890) soulignant ainsi avec force ce regard nouveau sur sa propre histoire.
    On pourrait trouver modèle de ces concours dans le développement des rencontres des ensembles orphéoniques, des rassemblements de fanfares et harmonies. Plus subtile la culture romantique, la thématique de la souveraine nature d'une part, les premiers recueils des folkloristes d'autre part, trouvent ici une traduction aisément accessible.
    Les musiciens populaires qui maintenant sont donnés à voir sont à la fois revendiqués comme témoins de sa propre identité mais sont aussi l'objet d'une certaine condescendance de la part des élites : la tonalité des articles est assez révélatrice. Y sont évoqués tour à tour la naïveté, la drôlerie, l'originalité, le pittoresque...
    Néanmoins le premier gagnant, Laurent Michel de la Cluse-en-Devoluy ne correspond que très peu au stéréotype du musicien rural et traditionnel. Fils d'un joueur de violon, il a fait profession avec son père de colporteur d'almanachs et de chansons aussi bien dans les Hautes et Basses Alpes que dans le Var et l'Isère pendant dix ans, entre 1858 et 1868. Les suivants se nomment Espié de la Tourronde et Muret de Neffes puis Louis Blanc de la Tourronde.
    L'année suivante, 1879, c'est en plein air que se déroule le concours et cette fois ce sont des sommes d'argent qui sont remises aux gagnants. Selon la presse, l'affluence est grande et la bousculade qui s'en suivi troubla le déroulement du concours de danse. Les prix distribués sont équivalents aux sommes allouées aux concours de tirs et plus importantes que pour les courses à pied et les jeux divers. Cette attraction est donc perçue comme digne d'intérêt.
    Huit autres manifestations de ce type seront organisées pour la Saint-Arnoux a Gap entre 1880 et 1906 mais les deux derniers ne seront même pas dotés de prix en argent. La mode semble s'essouffler. Seul le village de Savines, pour une raison inconnue, concurrence Gap en proposant quatre rassemblements entre 1883 et 1887.
    En revanche les concours de danse de rigodon ont eu une vogue plus large et plus durable. Hors de Gap, ils sont organisés à la Roche-des-Arnauds en 1883-85, à Laragne en 1886, à Saint-Bonnet en 1904 et se poursuivront avec d'autres types de danses, valses puis charleston...
    Née dans la capitale, cette mode s'exile dans des petits villages de montagnes : aux Costes, à la Fare et à Chauffayer en 1935. Pour ce dernier, c'est en présence " d'un bal a grand orchestre " qu'il a lieu.
    Si ces "événements" ont paradoxalement laissé peu de souvenirs ils symbolisent cependant une rupture dans la perception des pratiques populaires. II y a le temps d'autrefois, celui du rigodon et la musique " moderne ". La mise en évidence d'un patrimoine commun a sans doute contribué en ville comme à la campagne à proposer un répertoire propre à la communauté. En 1905 et 1906, c'est avec succès que l'orphéon donne en concert pour la fête nationale une composition de son chef, M. Poncet qui s'intitule justement " le rigodon ". Le symbole de la petite patrie est bien assuré.


Le rigodon est à nous ! mais la vie continue

    Alors bien présent à la ville, les ménétriers n'en continuent pas moins à se produire pour les bals et la danse est maintenant clairement citée. Ainsi à Savines, en 1879 a eu lieu un " bal champêtre où deux violonistes montés sur un tonneau ont fait entendre les plus beaux rigodons de leurs répertoires "...22
Curieusement alors que ce fameux rigodon vient seulement de naître dans les comptes-rendus des contemporains il apparaît déjà comme une vieille chose.

... " on pouvait lire sur le radieux visage de nos jeunes filles une franche gaieté que venait encore animer les rigodons traditionnels "... 23
... " un rigodon général dans lequel les vieillards se sont le plus distingués a termine cette réjouissance et on s'est séparé au cri de Vive la République "...24

    Le rigodon n'est plus utilise dans la presse, qu'au centre d'expressions idiomatiques insistant sur l'ancienneté de la danse.
La représentation n'est jamais gratuite, elle semble toujours emprunte d'une volonté identitaire mais c'est hors du département que la nostalgie de la petite patrie semble dans un premier temps la plus prégnante. Les multiples associations de " déracinés " à Paris, Grenoble ou Marseille, lors de leurs nombreuses réunions recherchent " de nombreux accessoires rappelant les couleurs du Dauphiné ".25
Les festivités s'organisent, le répertoire se construit.

... " À 9 heures du soir le bal recommence, mais cette fois, avec une animation extraordinaire.
D'abord, le rigodon, pour lequel l'aimable M. Poncet, le distingué chef de l'Orphéon de Gap, avait bien voulu envoyer la musique. Conduit par un alerte champsaurin qui manie avec ardeur la superbe canne enrubannée, don de Mme C. H. Bonnet, le rigodon prend un entrain endiablé.
L'exemple est contagieux et, bientôt, les braves alpins qui ont commencé la danse, sont débordés par une nuée de danseurs qui veulent, eux aussi, exécuter cette danse originale. L'aspect des vestons mélangés aux habits noirs, sautant tous sur le même rythme, n'est pas sans pittoresque.
Le bal continue ainsi, alternant danse de caractère avec la danse du pays, et l'on se sépare à deux heures du matin "...26

Le rituel s'établit enfin.

... " Une foule impatiente de danseurs attend l'ouverture du bal qui selon l'usage commence par un rigodon "...27

    Cet usage, à la lecture de la presse, est tout à fait récent. Les relations des premières réunions de ces exilés ne mentionnent nullement, cela ne saurait nous étonner maintenant, la danse du pays.
    C'est également à la capitale que naît une forme organisée des représentations identitaires annonçant la création des groupes folkloriques. La culture des particularismes locaux bénéficie de la rencontre avec les autres déracinés : rassemblées à Paris, les provinces françaises se dessinent comme des cartes postales pleine de " bon goût ".

  "Au cours de la réunion, M. Rosan, président de l'Amicale des Hautes-Alpes et président de la commission des fêtes provinciales, qui assistait a la séance, nous a exprimé le désir qu'il aurait à trouver parmi le Chamois un nombre suffisant de danseurs pour représenter le Rigodon du Dauphiné à la fête provinciale du 25 mars... Le Rigodon du Dauphiné, représenté par le Chamois a clôturé cette jolie soirée, ... tous les insignes de la danse du pays étaient représentés, la cocarde, la canne ornée de rubans multicolores et surmontée d'un petit Chamois. MM. Gueydan et Roman qui étaient violonistes ont joué avec précision, en un mot, tous ont fait bonne figure "...28

    II ne faudrait pas pour autant considérer que ces manifestations ne concernent qu'un public trié. Ce sont bien les fêtes dans leur ensemble qui vont entretenir la ferveur identitaire. Après la capitale, c'est à Gap que l'on peut suivre le spectacle comme lors du concert-bal du stade gapençais en 1913.

... " Le clou de la soirée fut sans conteste la danse locale "le rigodon" accompagnée par M. Espitallier, le ménétrier bien connu, et exécutée par 16 gymnastes en costume du pays "...29

    Le rigodon va même trouver son territoire, sa terre d'élection dans une vallée au dessus de Gap, le Champsaur. II va être de plus en plus assimiler à ce micro-pays où les représentations "pré-folkloriques " vont se poursuivre jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale. La proximité de Gap, une vallée moins ouverte à la modernité, l'absence du chemin de fer, la présence de poètes locaux " militants " plaide en sa faveur. En 1936 â Saint-Bonnet pour la kermesse on peut voir " un grand défilé... la noce paysanne et son orchestre "...30
    Les enfants eux-mêmes sont sollicités et constituent la génération qui sera visitée par les collecteurs des années 1970.

    "Au début de l'après-midi, un gentil cortège d'enfants costumés en champsaurins quittait Saint-Bonnet aux accents d'une musique locale... La danse locale du Rigodon était ensuite exécutée par un groupe d'enfants accompagnés au piano par Mme Charles Marin "...31

    Cristallisée lors des concours, l'association violon / rigodon s'estompe. Les ménétriers vont cependant continuer à animer les bals, et la danse, comme symbole identitaire, à être jouée par bien d'autres effectifs instrumentaux.
    S' ils ont cédé leur place aux fanfares et harmonies pour les cérémonies officielles, ils entrent en concurrence avec de nouvelles musiques de bal. II peut s'agir d'une coexistence pacifique comme à Savines où il y a "foule dans les salles de la mairie ou ménétriers et musiciens(ces derniers détachés de la musique d'Embrun) ne trouvaient même pas de place et rivalisaient d'ardeur "... 32
    Au contraire, a Lagrand le changement de mode est plus vivement rapporte :

... " Nos jeunes gens font bien les choses aujourd'hui, ils ne se contentent pas du traditionnel ménérier raclant 3 heures durant sur un mauvais violon décolle, les 2 ou 3 rigodons qui composaient tout son répertoire: il leur faut de vrais musiciens, et des artistes s'il vous plait "...33

    L'accordéon puis les "jazz " repoussent alors nos vaillants violonistes hors des villes. Ils rejoignent les montagnes où ils jouissent encore d'une certaine popularité et pas seulement dans le Champsaur mais par exemple a Briançon, ville de garnison.

... " C'est le moment de se réunir en famille, d'aller dans les hameaux ou se célèbre la fête locale ; la vogue. On y mange foison la saucisse et les ravioles, puis les jeunes gens se réunissent pour danser au son des violons. Les danseurs changent de danses, le violoniste ne change pas de ton ; il chante, frotte plus ou moins fort, avec des cadences diverses, ce qui montre aux danseuses qu'il faut changer de danses. Le racleur de cordes a sa cassette en mains et perçoit à chaque danse, un sou par cavalier. Quant aux hommes murs et âgés, c'est la partie de carte et de blague agrémentée de force litres et de gros bleu qui leur fait passer le temps "...34

    Malgré tout, l'inadéquation des ménétriers à un nouveau type de répertoire et de pratique, les changements de modes et la fin d'une époque - peut-être finissent-ils par trop ressembler à l'image qu'on leur prête- se lit dans un dernier tour de piste a Gap en 1925 : le banquet des ménétriers.

... " Dimanche dernier s'est tenu dans notre bonne ville de Gap, une réunion qui est peut-être la première du genre. Tous les anciens ménétriers, les populaires " vioronnaïres " des campagnes (qui dans le gapençais et le Champsaur ont fait tournoyer tant de couples), s'étaient donne rendez-vous au restaurant Cousturier, place de Belgique, où un repas succulent les réunissait dans une fraternelle amitié. On se remémora avec joie les bons moments passés aux vogues des environs et le regret de ne pouvoir continuer comme par le passé. Au café, quelques convives ayant apporté leurs instruments, on organisa un rigodon endiablé, puis les chanteurs, accompagnés au violon nous rappelèrent les vieux airs d'il y a vingt ans. Ensuite toute la troupe se dirigea vers divers établissements de la ville ou les musiciens obtinrent un véritable succès. Et maintenant a l' " an que ven " ; et plus nombreux si possible. Vive les vioronnaïres ! " 35

    Le rigodon lui-même se passe finalement très bien du violon. II termine le programme d'une fanfare â la Roche-des-Arnauds des 1885 lors d'un concert.36
A Romettes, en 1928 il " sera exécuté sur le jazz ainsi que les danses les plus modernes "... 37  II est même probable comme il a été confirmé lors de collectage qu'il prend une place â part dans le déroulement des bals. En ouverture ou en clôture, il permet aux participants de valider leur commune appartenance à un terroir.


La valeur du mythe

    Si le mutisme des sources anciennes ne permet de conclure à l'absence du rigodon, force est d'admettre qu'à partir des années 1880 il est l'objet de multiples sollicitations. Imaginer son état antérieur ne peut reposer que sur des hypothèses hasardeuses faute de matières. D'autre part, comment postuler que l'idéologie qui se met alors en place n'est eu aucune incidence sur ce " bon peuple campagnard " ? Les collecteurs n'ont-ils pas, a cause de l'urgence de leur mission, bien sûr, concluent un peu vite sur l'histoire et l'ancienneté de ces pratiques alors qu'elles peuvent nous apparaître au contraire comme le produit d'une très volontaire construction somme toute assez récente ?
    Les collectages des années 1970 ne mériteraient-ils pas alors d'être revisités ? Combien de " valses brunes " n'ont pas été enregistrées parce que, évidemment jugées trop moderne ? Pourquoi jouer autres choses que des rigodons alors que c'est la demande principale du collecteur ? L'isolement progressif des ménétriers, leur passage de la ville vers les montagnes, l'évolution d'une pratique collective à un jeu plus individuel, tel que nous le montrent les sources d'archives s'est probablement accompagné d'une évolution importante des modes de jeux. Bernard Lortat-Jacob montrait dans un article consacré à l'évolution musicale du Bacchu-Ber comment cette mélodie aujourd'hui d'un caractère modal accentué, était-en fait un appauvrissement du modèle original. 38 Ne pourrait-on pas envisager un semblable parcours pour nos joueurs de violons ? A une époque ils ont été au centre de la vie culturelle locale puis se sont progressivement " ruralisés " perdant sans doute ainsi le contact avec les canons esthétiques dominants ? II ne s'agit pas de négliger l'intérêt de ces témoignages, les étude auxquelles ils peuvent donner lieu. Mais encore une fois cet " inimitable style traditionnel " témoigne-t-il d'autre chose que de lui-même ?

    De plus l'opposition, mainte fois relevée, entre l'oralité des pratiques traditionnelles et les autres n'apparaît pas non plus comme un argument décisif. D'abord parce que l'écriture au sens large est loin d'être ignorée. Jack Goody soulevait déjà ce fait : " L'un des problèmes inhérents à l’œuvre des anthropologues folkloristes nationalistes de l'Europe du XIXe siècle fut leur échec à comprendre la nature partielle de la " tradition orale " qu'on pouvait trouver dans une société connaissant l'écriture, du moins possédant une pratique de l'écrit ancienne et généralisée ". 39 Ensuite pourquoi la large diffusion attestée pour les chansons ne s'appliquerait-elle pas aux répertoires instrumentaux dans un rapport de transmission pour partie seulement lié à l'oralité ?

    Cette esquisse des musiques populaires haut-alpine est certainement très semblable à celle des autres provinces françaises et il y a fort à parier que remplacer le violon par un autre instrument ne change rien à l'affaire. La fascination pour l'objet traditionnel et son corollaire, la collecte, qui naturellement assure le statut d'ethnologue (!), la quête systématique de la différenciation culturelle n'ont-elles pas finalement oublier que le seul but du musicien est peut-être de jouer, pas d'alimenter une image, un fantasme...

" Lundi on a trouvé dans le fosse bordant la route près du hameau du Forest, le cadavre de sieur M. Joseph, cultivateur a Saint Laurent... M était âgé de 78 ans et malgré son grand âge, courrait encore les fêtes votives ou il jouait du violon. La veille il se trouvait à celle de la Plaine et malheureusement s'y était enivré "... 40

    Probablement pour oublier ce qui aller lui arriver !



Notes
1 Lenclud (Gerard), La tradition n'est plus ce qu'elle était... sur les notions de tradition et de societe traditionnelle en ethnologie, in : Terrain, n° 9, oct. 1987, pp. 110-123
Bertho (Catherine), L'invention de la Bretagne. Genèse sociale d'un stéréotype, in : Actes de la recherche en science sociale, n° 35, 1980, pp. 45-62
2 Guilcher (Jean-Michel), Le domaine du rigodon : une province originale de la danse, in : Le Monde Alpin et
Rhodanien, n° 1-2, 1984
3 Rapport de la fête du 15 août 1806 â Chabottes, ADHA 1M84
4 Ladoucette, Histoire, topographie, antiquites, usages et dialecte des Hautes-Alpes, Paris, Gide, 1848 (lère
édition de 1820)
5 Rapport de la fête du 15 août 1806 a Sigottier, ADHA 1M84
6 Rapport de la fête du 15 août 1806 â Vallouise, ADHA 1M84
7 Rapport de la fête du mariage du 22 avril 1810 â Abries, ADHA 1M84
8 Arrêté du maire de Saint-Laurent-du-Cros, 31 août 1921, ADHA 1M102
9 Rapport de la fête patronale du 2 octobre 1825 â Saint-Michel-de-Chaillol, ADHA 1M102
10 Renseignements demandes par l'Evêque de Gap aux paroisses du département, 1844, archives de l'Evêche
11 Rapport de la fête nationale â Gap, ADHA 1 M 86)
12 Le Courrier des Alpes, La vogue de Tallard, 8 octobre 1856
13 Faure du Serre (Jean), Les vogues du Champsaur, in ; Oeuvres choisies, Gap, Richaud, 1882
14 Lettre ms. de Jean Faure du Serre, ADHA T 776
15 Ladoucette, op. cit.
16 Chaix (Barthelemy), Statistiques géographiques, pittoresques et synoptiques du département des Hautes-Alpes, Grenoble, Allier, 1845
17 Rapport de la fête du 15 août 1806 â Sigottier, ADHA 1M84
18 Rapport de la fête du mariage 22 avril 1810 â Abries, ADHA 1M84
19 Le Courrier des Alpes, 5 septembre 1852
20 Le Courrier des Alpes, mercredi 8 octobre 1857
21 Je remercie ici Luc Charles-Dominique, Olivier Durif et Maxou Heizten pour nos échanges de vue sur le
sujet
22 La Durance 14 septembre 1879
23 Les Alpes Républicaines, 6 septembre 1885
24 Les Alpes Républicaines, 20 juillet 1885
25 Le Courrier des Alpes, 9 mars 1899
26 Societé fraternelle des Hautes-Alpes, le Courrier des Alpes, 25 novembre 1899
27 Le Chamois des Alpes, le Courrier des Alpes, 5 juillet 1906
28 Le Chamois de Paris, le Courrier des Alpes, 2 avril 1908
29 Les Alpes Républicaines, 12 janvier 1913
30 Les Alpes Républicaines, 10 août 1933
31 Fête au Bouscon à Saint-Bonnet, les Alpes Républicaines, 11 août 1932
32 Les Alpes Républicaines, 7 septembre 1893
33 Les Alpes Républicaines, 21 septembre 1898
34 Le Courrier des Alpes 26 janvier 1899
35 Le Courrier des Alpes 29 janvier 1925
36 Les Alpes Républicaines, 6 septembre 1885
37 Le Courrier des Alpes, 12 juillet 1928
38 Lorta-Jacob (Bernard), Les agréments perdus du Bacchu-Ber, in ; Le Bacchu-Ber et les danses d'épées dans les Alpes occidentales, Aix, Edisud, 1996, pp. 89-98
39 Goody (Jack), Entre l'oralité et l'écriture, Paris, PUF, , p. 14
40 Le Courrier des Alpes, 20 septembre 1894





Quelques éléments sur
les musiques populaires et traditionnelles
dans le sud du département des Hautes-Alpes

Olivier Richaume
CDMDT 05, février 1996

Résumé

Une photographie des pratiques musicales dans les Pays du Buëch (région au sud-ouest du département des Hautes-Alpes)



Introduction

    L'étude des musiques populaires et traditionnelles ne peut faire l'économie d'une bonne connaissance des milieux qui les ont vu naître et se développer. Aussi lorsque j'ai entame des recherches, notamment aux Archives Départementales â Gap, il m'est apparu nécessaire de cerner les éléments, l'environnement sonore familier, les différentes formes de pratiques musicales et de danses telles que pouvaient les vivre les hommes et les femmes de cette région. II devenait alors évident que ce que l'on baptise aujourd'hui " musique et danse traditionnelle " n'est qu'une catégorie pas toujours nettement individualisée d'un bain musical beaucoup plus riche. Les pratiques populaires semblent loin d'être homogènes, les permanences, les modes, les influences diverses, la recherche de son identité (consciente ou inconsciente) retracent a leur manière l'histoire même d'un " pays ", son évolution économique, démographique et culturelle.

    La mise â plat du résultat de quelques recherches n'est pas une synthèse mais se propose d'ouvrir des pistes, des cadres qui ne demandent qu'à être enrichis. Certaines parties sont donc seulement esquissées, d'autres sont un peu plus développées.

    Dans une telle recherche, la documentation peut être classée selon deux grandes catégories ;

- Les sources " inertes "
Ce sont les documents d'archives, les sources livresques. Ces sources sont facilement accessibles car généralement gérées par des institutions spécialisées. La difficulté est l'orientation dans des fonds d'archives où la musique populaire ne fait que rarement l'objet d'un classement spécifique. Ce peut être également des collections privées - des cahiers de chansons, des photos... - mais qui touchent à notre deuxième catégorie par son aspect humain, la nécessité d'entretenir une relation avec l'auteur du document ou son dépositaire.

- Le témoignage vivant
Des collectages, des entretiens sont sans doute encore à réaliser in situ. Ils peuvent se cantonner a la recherche d'un répertoire mais doivent également exploiter de multiple faits, anecdotes, mémoires individuelles qui multipliées dessinent un monde musical, un rapport à la musique probablement bien différent de celui que nous connaissons aujourd'hui.

    Nous avons cerné une zone géographique relativement homogène qui s'articule autour du Buëch, une partie du département qui, des Alpes de montagne, rejoint la Drôme et la Provence. Ce sont les six cantons d'Aspres sur Buëch, Veynes, Serres, Rosans, Orpierre et Ribiers. Cette zone est plus un espace aux limites peu tranchées pouvant aisément englober, de proche en proche d'autres localités comme la Roche des Amauds…


Musiciens sous l'ancien régime

    Les contrats d'apprentissage rédigés sous l'ancien régime attestent d'une présence ancienne des joueurs de violons mais également d'une certaine forme de professionnalisme des musiciens et d'une reconnaissance réelle de la communauté.
    Cependant ces traces extrêmement lacunaires laissent en suspens de nombreuses questions. Ces ménétriers sont ils organisés en corporation ? La pratique en groupe plus ou moins organisée est elle présente seulement pour les manifestations officielles ? La présence forte du violon exclue t elle les autres instruments et notamment les hautbois ? Enfin quelle filiation y a t il entre ces musiciens et les ménétriers joueurs de violons du XIXe siècle ?

    Ainsi Claude Tatin, " maistre joueur de violon ", résidant à Serres forme au début du XVIIIe siècle deux apprentis (deux contrats d'apprentissage rédigés devant notaire, l'un de 1701, l'autre de 1711).

Contrat d'apprentissage établi à Serres le 4 février 1701 (ADHA, 1E 8055 folio 25 verso)
L'an 1701 et le 4ème jour du mois de février après-midi, se sont "establis" M. Jean Baptiste Bonnet, potier de la ville de Gap, d'une part, et Claude Tatin, "Maistre joueur de Violon" du lieu de Serres, d'autre part.
Lesquels d'un commun accord, ont fait l'acte d'apprentissage suivant, à savoir que ledit Tatin promet et s'oblige d'apprendre de tout son pouvoir et savoir à Louis Bonnet, frère dudit M. Jean Baptiste, de jouer du violon, de lui donner tous les jours les leçons nécessaires à ce sujet, sans pouvoir l'occuper à autre usage que celui d'aller avec ledit Tatin, de lieu en lieu ainsi qu'il est coutume, et à ces fins ledit Tatin fournira à l’apprenti. un violon pour lui apprendre le métier. L'apprentissage est fait pour une durée de 18 mois qui commencera le 13 courant, pour le prix de 48 livres, valeur de l’édit, que M. Bonnet s'engage à payer, à savoir 24 livres au début de l'apprentissage et les 24 livres restantes à la fin. Avec cette somme ledit Tatin s'engage de le nourrir de la même manière que lui. II lui fournira pour ledit temps, un guide et un violon que l'apprenti ou son frère rendra audit Tatin au bout des 18 mois. Ledit Louis bonnet s'entretiendra à ses frais ou à ceux de son frère, en habits, souliers et linge. Si l'apprenti venait à rompre le violon ainsi remis ou s'il le perdait, celui-ci serait obligé de le lui payer sur les bases de l’estimation faite par les autres maistres...
Fait et publié à Veynes, dans mon étude, aux présences de Sieur Denis Luvion Legoutail, bourgeois et M. François Bruis, hôte audit lieu, témoins requis qui ont signé avec Jean Baptiste Bonnet. L'apprenti étant absent et ledit Tatin n'a pas pu signer.
Signé: Bonnet, Legouthail, Begou et Moy notaire recevant, Angles

    Les registres paroissiaux mentionnent également un nomme Mourenas - ou Morenas
(1707-1781) joueur de violon à l'Epine .


Les cérémonies publiques et les musiques

    Aucune fête ou cérémonie publique ne semblent pouvoir se priver de manifestations sonores et musicales. Bruits, musiques, mouvements participent totalement à l'événement et en sont un des ressorts essentiels réglant le déroulement des festivités ; annonce de la fête aux sons des cloches, des tambours, des salves d'artilleries, processions et défilés menés par des musiciens, chants solennels à l'église, chansons de circonstances " poussées " pendant les banquets, danses et bals...
    Les maires, au moins pour la première moitié du XIXe siècle, sont tenus d'adresser au préfet les comptes rendus des cérémonies. ( série 1 M des archives départementales). On y retrouve, sous une formulation très stéréotypée des indications précieuses concernant les musiques et les danses.
    La fête est généralement annoncée aux sons des cloches et des tambours


Sigottier, rapport de la fête du 15 août 1806, lettre ms. (ADHA 1 M 84)
..."cette fête [...] a été annoncée hier 14 à six heures du soir par le son des cloches"...

Laragne, rapport de la fête du 1°' mai 1831, lettre ms. (ADHA 1 M86)
... "Apres cette distribution faite [pain aux indigents] et d'après mon invitation du 29 passée au son du tambour il y eu un banquet de soixante personnes chacun pour son argent "...

La Faurie, le 2 mai 1831, rapport de la fçte du !"o mai 1831, lettre ms. (ADHA 1 M 86)
..."La fête du Roi [...] a été annoncée au son de la caisse"...

Barret, le 18 août 1858, rapport de la fête du 15 août, lettre ms. (ADHA 1 M 88)
..."dès la veille la cloche du village l'a annoncée [la fête patriotique] a la population"...

Laragne, le 17 août 1859, rapport de la fête du 15 août, lettre ms. (ADHA 1 M 88)
.. "Vers les dix heures du matin le tambour a battu le rappel dans le pays et devant la caserne"...

    Les tambours comme les cloches ont donc une fonction d'appel, participent d'une " signalétique sonore " parfois accompagnes par des instruments mélodiques.

Ribiers, le 25 avril 1810, rapport de fête du mariage du 22 avril 1810, lettre ms. (ADHA 1 M 84)
..."la fête a été annoncé au son des cloches, des tambours et d'une musique champêtre"...

    II est parfois difficile de savoir ce que recouvre cet effectif instrumental à cette date. Cependant il pourrait s'agir des fifres, instruments pastoraux mais également présents dans les armées napoléoniennes.


Sigottier, rapport de la fête du 15 août 1806, lettre ms. (ADHA 1 M 84)
..."cette fête [...] a été annoncée hier 14 à six heures du soir par le son des cloches"...
... "un te Deum solennel a été chanté (au son des fifres ou flageolets, instruments favoris de presque tous les habitants, qui dans leur jeunesse ont garde les troupeaux)"...
..."la joye de tous les cœurs était peinte sur les visages exprimée par la voix, le tambour, les flageolets et les cris répétés de vive l'Empereur, vive l'Imperatrice"...

    Les violons sont bien présents et dénotent une importance sociale et officielle réelle des musiciens, peut-être héritée des ménétriers de l'Ancien Régime.

Trescléoux, rapport de la fête du 15 août 1806, lettre ms. (ADHA 1 M 84)
..." le peuple assemblé qui formant la ligne de la lice, après les prix distribués à succéder les farandoles, les danses au son du violon et des tambours ou les vainqueurs ont eu une place distinguée, une barrique de vin formant une fontaine à servir a égayer ceux que leur âge ou leur goût n 'était pas pour les danses"...

La Bâtie Montsalçon, le 24 avril 1810, rapport de la fête du mariage du 22 avril 1810, lettre ms. (ADHA 1 M 84)
... "La fête se termina au son du violon"...

    Après 1850, les instruments à vent, puis les fanfares où harmonies semblent seuls assurer cette fonction officielle laïque et représentative de la musique.

Laragne, le 17 août 1859, rapport de la fête du 15 août, lettre ms. (ADHA 1 M 88)
... "les autorités civiles, judiciaires et militaires en grande tenue [...] se sont mises en marche, traversant la place publique, tambour, trompette et drapeau en tête"...

Serres, le 16 août 1866, rapport de la fête du 15 août, lettre ms. (ADHA 1 M 88)
... "la musique a ensuite reconduit le cortège a la mairie"...
..."Si fait tous les édifices publics, la gendarmerie et beaucoup de maisons ont été illuminées et la musique a joué une partie de la soirée"...


    La danse est aussi un élément important de la fête, encore faut-il distinguer celle qui est directement liée au déroulement des cérémonies de celle qui est en usage dans le cadre du bal. Ainsi les farandoles sont à considérer comme une " procession laïque ". Généralement ouvertes par les autorités, elles servent à se déplacer d'un point à un autre de la commune, elles sont aussi la manifestation de " l'exubérance festive " et préludent aux bals. De par sa forme (chaîne ouverte) elles symbolisent l'unanimité, la cohésion sociale. Cependant le zèle des narrateurs peut-être parfois sujet à caution...

Bruis, 26 août 1817, rapport de la fête de Saint Louis, lettre ms. (ADHA 1 M 85)
..."après avoir réuni tous les soldats et retirés [...] sommes partis avec le tambour en tête"...
... "ces braves gens [...], Monsieur Meynaud (?) maire de Bruis se sont donnés la main et commence leur farandole aux cris redoublés de vive Louis XVIII"...

Ribiers, 30 août 1816, rapport de la fête de Saint Louis, lettre ms. (ADHA 1 M85)
..."à sept heures les farandoles se prolongèrent autour d'un feu de joie"...

Bersac, 9 mai 1831, rapport de la fête du 1" mai 1831, lettre ms. . (ADHA 1 M 86)
... "dehors réunis en farandoles tous les habitants y ont pris part [a la fête]"...

Antonaves, rapport de la fête du 15 août 1861, lettre ms. (ADHA 1 M 88)
... "les jeunes gens ont commencé les jeux usités dans le pays et autres auxquels ont pris part une partie des conseillers"...
..."Immédiatement eurent lieu les farandoles, bouteille à la main et aux cris mille fois répétés, vive I'Empereur"...

    Les danses, elles-mêmes sont rarement énumérées et il n'est jamais fait allusion au rigodon dans cette région comme dans tout le département.

Sigottier, rapport de la fête du 15 août 1806, lettre ms. (ADHA 1 M 84)
... "les habitants des hameaux accourus de toutes parts, réunis à cause du chef lieu de la commune, ont témoigné leur allégresse publique par des danses, sarabandes, branles et bourrées"...

    Cela ne prouve pas son absence mais le rigodon n'apparaît pas comme un élément digne d'être signalé. II n'a pas acquis son aspect emblématique qu'il revêtira à la fin du XIXe siècle.

    Les maires, s'ils signalent souvent la présence du chant, les citent rarement. On parle des " chants analogues à la fête " qui témoignent du civisme des participants.

La Bâtie Montsaléon, rapport de la fête du 1°' mai 1831, lettre ms. (ADHA 1 M 86)
... "des danses ont eu lieu pendant la journée sur la place publique"...
... "des farandoles ont eu lieu, les cris de vive Louis Philippe Roi des français y ont été répétés plusieurs fois, la marseillaise et la cantate parisienne ont été chantée à plusieurs reprises"...
... "après le repas on a chanté la marseillaise et la cantate parisienne"...

    De ce flot musical il serait hasardeux de pouvoir délimiter ce qui relèverait des musiques et danses traditionnelles et ce qui serait autre. Il serait peut-être plus subtile d'envisager l'évolution musicale comme le passage d'un consensus culturel des communautés rurales et urbaines à une société poly-culturelle, plus ouverte aux modes musicales nationales. Les violons, les fifres ne sont pas morts avec l'arrivée des fanfares puis des accordéons mais leurs fonctions sociales se sont petit a petit appauvris. Des défilés officiels ils rejoignent une sphère plus domestique, quittent les villes pour la campagnes. L'intérêt des lettres puis des notables locaux pour " les traditions ", qui naît dans la seconde moitié du XIXe siècle, leur donnera sans doute une seconde jeunesse.


L'église, la musique et la danse

    Les églises, où les chants, les éléments sonores règlent la liturgie, apparaissent beaucoup plus circonspectes pour toutes musiques se manifestant hors de son contrôle. La danse est visée en premier lieu parce qu'elle est un espace de sociabilité profane important, elle met en jeu le corps physique, elle permet le rapprochement des sexes. Toutes choses que l'autorité ecclésiastique admet mal et assimile à la frivolité ou à la débauche.
Une tendance répressive se manifeste nettement pendant la période de la Restauration qui cherche à corriger les "errements" post-révolutionnaires. Les enquêtes paroissiales diligentées par l'Evêque de Gap en 1840 en témoignent largement (Archives de l'Evêché).

    A la question, " la fête patronale se déroule-t-elle convenablement ?" le curé de Manteyer répond que oui " à part la danse ", et celui de Saléon confirme : " oui, si ce n'est un ménétriers ". A Salérans on apprend que " les bals et les danses y dominent ".
A Chanousse fêtes profanes et religieuses sont en concurrence. " L'on manque d'assister aux vêpres et à la bénédiction. Le curé est obligé de chanter presque tout seul. Deux et même trois jours de danses sont pour eux la véritable fête. "

    Parfois c'est à " l'autre " que sont imputés les désordres et l'on voit même poindre les conflits entre catholiques et protestants. Ainsi a Veynes, " il n'y a de bal public que le 7 septembre ou le dimanche qui suit mais il n'est fréquenté que par les étrangers et par quelques personnes du pays les plus malfamées ". Mais à Trescléoux " la fête patronale est précédée et suivie de huit jours de danses depuis le matin jusqu'à minuit avec une persévérance étonnante. Ce bal n'est presque composé que de protestants, ils entraînent seulement 7 a 8 garçons catholiques... il y a 3 cabarets et 2 cafés qui appartiennent a des protestants. "
    Face à ces désordres la répression s'organise. A l'Epine, " cette année nous avons essuyé moins de chagrin par rapport à la danse. C'était un usage séculaire de danser tous les dimanches entre les offices " et à Aspres les bals sont peu nombreux " à force de crier contre les désordres et de refuser les sacrements aux danseurs, ils ont diminué ".


    Le curé du Bersarc, dans une lettre date du 9 janvier 1847, médite sur l'état moral de ses paroissiens...

... "Des hommes qui mettent les affaires temporelles avant tout; des jeunes gens qui ne pensent qu'à leurs amusements; des filles qui voudraient concilier le service de Dieu avec les goûts mondains; enfin des femmes qui observent assez exactement leurs devoirs religieux... Voilà le Bersac.
Et pour entrer dans quelques détails. Une école ou la jeunesse des deux sexes est confondue, ce qui est un grave inconvénient attendu qu'il s'y rencontre des garçons et des filles de dix huit ans; des veillées qui ne vont pas sans danger; une passion pour la danse que l'on pourrait dire forcenée; des excursions nocturnes; l'amour du jeu, et un maire qui depuis dix ans n'entrait pas a l'église, et qui a la grande édification de la paroisse a assisté à la messe le jour de Noël."...
... "Enfin une troisième amélioration que je médite est celle d'abolir la danse dans ma paroisse. Celle la m'étonne davantage. Pour arriver à cette fin j'ai besoin de plus de prudence que de zèle, de plus de patience que de force, de plus de douceur que de sévérité. Ou plutôt j'ai besoin de tout cela à la fois. Je sais que tous ceux qui se sont engagés dans cette lutte ont eu la tristesse de succomber. Le même échec m 'est probablement réservé à moi même. Mais si je n'est pas le mérite du succès, j'aurais au moins le mérite de l’entreprise. En attendant je prie Dieu d'ouvrir les yeux à mes jeunes paroissiens et paroissiennes pour qu'ils voient les dangers de ces amusements et de leur inspirer la docilité aux avis que je ne cesserai de leur donner tant que je serai au milieu d'eux."...



Fêtes populaires et musiques " traditionnelles "

    A la fin du XIXe siècle, issues d'un profond mouvement d'idées né avec le romantisme, les identités locales commencent à être perdues comme des valeurs importantes. Ainsi les musiques et danses sont elles valorisées. Ce changement de perception des cultures populaires est né dans les bourgs à un moment où les échanges économiques et humain s'intensifient et ne sont plus seulement orientés vers les campagnes environnantes. En même temps que le chemin de fer, arrivent des modes nouvelles...
Les concours de ménétriers, de danse de rigodon donnent à voir à la collectivité la représentation de ses propres traditions. Cela atteste bien de ce regard nouveau, d'un certain déclin des cultures populaires, de la nostalgie d'un monde qui disparaît. II est important de noter l'ambivalence de ces musiciens " de concours " à la fois porteurs d'une histoire jugée ancienne mais encore animateurs de bals, de noces donc bien présents dans la vie musicale populaire.
Si les premiers concours de ménétriers ont eu lieu à Gap en 1878-79-80-81, cette mode a rayonné dans tout le département.

La Roche des Arnauds, programme de la fête patronale, septembre 1883
... "à 4 heures, danse du rigodon, prix: un beau chapeau de demoiselle." Les Alpes Républicaines, 30juin 1883

La Roche des Arnauds, programme de la fête patronale, septembre 1884
... "à 4 heures, sur la place de la mairie, danse du rigodon, prix: un beau chapeau de demoiselle." Les Alpes Républicaines, 21 août 1884

Laragne, programme de la fête patronale, septembre 1886
..."A midi concours de danse, rigodon, prix 3 frs. Danse de caractère, prix 2 frs"... Les Alpes Démocratiques, 8 septembre 1886

    Plus proche de nous la vogue des concours de danses se poursuit même si ce n'est plus le rigodon qui est à l'honneur.

Barret le Bas, Prix de la danse, janvier 1908
... "On dit que le prix de la danse accordé à l’occasion de la fête patronale a été gagnée cette année par une femme mariée !!! qui sauta deux jours continus !"...L'avenir embrunais,30 janvier 1908

Montmaur, fête patronale, juillet 1908
..."Un grand bal avec le concours de l’Echo veynois (un prix sera attribue aux meilleurs couple de danseurs) Le Courrier des Alpes, 29juillet 1908

Saint André, programme de la fête patronale, août 1929
Concours de danse Les Alpes Républicaines, 8 août 1929
Montjay, fête votive, septembre 1936
Concours de danse Les Alpes Républicaines, 10 septembre 1936


Les fanfares et les harmonies

    Ces ensembles apparaissent assez tôt dans le Buëch par rapport à l'ensemble du département. Ces formations musicales " d'importation " et d'essence urbaine en s'implantant dans les bourgs ruraux accompagnent sans doute un changement notable des réseaux économiques ainsi que des mentalités (l'arrivée du train à Veynes par exemple). Enfin les ville semblent de plus en plus se démarquer culturellement de la campagne environnante.

Date
1866 - musique de Serres réorganisée en 1870 (ADHA T 774)
1868 - fanfare de Veynes (ADHA T 774)
1882 - fanfare d'Aspres sur Buech (ADHIA T 774)
1888 – l’Echo d'Orpierre (ADHA T 774)
? le réveil Laragnais
musique de la Roche des Amauds


Ménétriers et musiciens d’harmonie

    Les fanfares et harmonies participent naturellement aux fêtes officielles, marches et défilés, à des concours mais une part importante de leurs répertoires semble bien être composai de musique de danse.

Ventavon, fête de Beynon, Le Courrier des Alpes, 12 juillet 1928
..."20 heures, grande farandole provençale avec le concours du Réveil Laragnais''...

II est d'autre part probable qu'il y ait des relations importantes entre le " traditionnel " joueur de violon qui n'anime plus les fêtes officielles et les " fanfaristes " qui maintenant participent aux bals.
Coexistence ou concurrence car les violons sont toujours présents.

Le Monetier, mariage décembre 1884, Les Alpes Républicaines, 7 décembre 1884
..."Cet éloquent discours est salué par une quintuple salve d'applaudissements et par le crin crin des violons s'apprêtant pour la danse"...


Mais ne sont ils pas passés de mode ?

Lagrand, fête patronale, Les Alpes Républicaines, 21 septembre 1888
..."Nos jeunes gens font bien les choses aujourd'hui, ils ne se contentent pas du traditionnel ménétrier raclant 3 heures durant sur un mauvais violon décollé, les 2 ou 3 rigodons qui composaient tout son répertoire: il leur faut de vrai musiciens, et des artistes s'il vous plaît"...

    Néanmoins un répertoire, que l'on pourrait attribuer spécifiquement aux ménétriers comme les rigodons, est encore joué par les fanfares ou harmonies.

La Roche des Amauds, programme de la fête patronale, Les Alpes Républicaines, 6 septembre 1885
..."A 8 heures, sur la place de la mairie, concert par la fanfare; 1) Duo de la Norma, 2) Le réveil de Diane, 3) Mazurka, 4) Les Girondins, 5) Quadrille, 6) Marseillaise, 7) Rigodon."

    Ainsi, tout en apportant des éléments musicaux nouveaux (répertoire, un mode d'apprentissage où l'écriture est plus présente) les fanfares et harmonies répondent parfaitement à la demande populaire qui évolue plus par mutation et permanence que par rupture.

    L'accordéon a également contribué à détrôner les anciens violoneux même s'il semble se généraliser qu'au début de ce siècle. La première mention que j'ai pu relever date de 1889, où il est associé d'ailleurs à un cuivre.

    Laragne, compte-rendu de la fête patronale, Les Alpes Républicaines, 25 septembre 1889
... "Après la clôture de la fête publique les danses ont recommencé dans les principaux établissements, aussi entendait on encore à la pointe du jour, les sons enroués d'un cornet à piston ou les accents tremblotants d'un accordéon jouant quelques danses populaires"...


Quelques musiciens de fanfares et d'harmonie

    Entre 1880 et 1914, l'éditeur Dupeyrat en Dordogne (essentiellement de la musique de danse) tient des listes de personnes avec qui il est en relation. II s'agit, dans la majorité des cas, de musiciens lui commandant des partitions.

ARMANT Louis Châteauneuf de Chabre
ARMAND Louis Cafe Armand Laragne
BOMPART Auguste Laragne
GARCIN Arthur Laragne
GUERIN Louis Chef d'orchestre Laragne
RICARD Adrien Coiffeur, C/o Francou Laragne
ARMAND Chef de musique Orpierre
BOURREAU Chef de musique Orpierre
CHALVET Victor Cordonnier Orpierre
CHALUS Victor Arpierres (Orpierre ?)
ANGLAIS Louis Poët
GIVAUDAN Louis Poët
JEAN Joseph Maçon Poët
MARRAN A. ouvrier maçon Poët
CHASTEL Lucien C/o ferme du Virail Ribiers
MICHEL Emest Sous-chef de musique Ribiers
MONVERT Gabriel C/o Clément Roche Upaix


Colporteurs et musiciens

    Le colportage est, selon les cas, une activité économique d'appoint, ou une activité réservée aux marginaux, un état finalement assez proche de la mendicité. Les chanteurs et musiciens ambulants semblent pour la plupart appartenir à cette dernière catégorie. Cependant d'autres sont colporteurs d'almanach, de feuilles volantes et parcourent les foires et chantent mais ne sont pas forcement enregistrés auprès des autorités comme musiciens. Ainsi les quelques noms de personnes retrouves aux archives font plus penser a la " cour des miracles " qu'à des musiciens professionnels.

    Lettre ms. adressée au Préfet des Hautes-Alpes par le Maire de la commune d 'Oze canton de Veynes, (ADHA 4 M 100)
Oze, le 7 octobre 1857
Monsieur le Préfet
La veuve Rabani Julie d'Oze a l’honneur de vous prier d'avoir la bonté d'autoriser son fils Rabani Aimé âgé de dix neuf ans et aveugle de naissance à vendre dans le département un petit recueil de chansons qui a déjà obtenu votre approbation. La suppliante qui a encore deux enfants en bas-âge est dépourvue de toute espèce de ressources. Elle a donc la confiance M. le Préfet que vous aurez la bonté d'exaucer sa demande.
J'ai l’honneur, Monsieur le Préfet d'être votre très humble et très obéissant serviteur.
J. Motte. Maire

    Nous retrouvons ce jeune infirme en compagnie d'autres chanteurs dans les autorisations de colportage (ADHA 4 M 100).

Date - Durée - NOM Prénom - Observations :
9 novembre 1855 MONARD Victor (né à Orpierre) - Chansons nouvelles composées en octobre 1855 C/o Jouglard à Gap, 1000 exemplaires

8 octobre 1857 6 mois RABANI Aime (aveugle de naissance âgé de 19 ans demeurant â Oze canton de Veynes) - Recueil de chansons (sauf la chanson "Le Dragon")



De même les registres de déclarations des saltimbanques mentionnent d'autres musiciens des Hautes-Alpes mais seulement pour la période 1857-1913 (ADHA 4 M 69)


Date - visa - NOM Prénom - Lieu de naissance - Age - Profession - Résidence - Observations
16 avril 1864 PAYAN Jean-Joseph La Roche des Amauds 24 ans (1840) Chanteur ambulant La Roche Autorisation 1 mois, (Cul de jatte)
9 mars 1876 Autorisation 15 jours
16 sept. 1890 HOSTACHY Louis Aspres les Corps ou Veynes 56 ans (1834) Chanteur ambulant
21 mars 1904 ROUMIEN Victor Aimé Marin Aspres sur Buëch 2 oct. (1877) Chanteur ambulant borgne de l’œil gauche presque aveugle, abandonné dès son plus jeune âge


Les sources musicales

    Tous les fonds d'archives que nous avons évoqués sont avares d'éléments concernant les répertoires usités. Ce sont, en général, les monographies locales, historiques et géographiques qui livrent quelques informations plus précises. Néanmoins, la forme " littéraire " prend souvent le pas sur la simple description ethnographique et donc seule la multiplication des sources, leurs confrontations permettent d'apprécier la validité de la documentation.
Au tournant du siècle dernier, apparaissent les premiers recueils de chants : ils sont peu nombreux mais méritent d'être consultés. II s'agit notamment des ouvrages de Tiersot (1903) et de Lambert (1906) dont nous donnons les références complètes et les textes ci-dessous.
    Cette " collecte des collecteurs ", connaissance livresque du patrimoine, ne doit pas occulter des sources plus directes. Les cahiers de chansons donnent un répertoire ancien, un aperçu des textes en vogue à différentes époques. On peut y lire également l'importance de la diffusion des répertoires par les colporteurs, vendeurs de chansons. Les thèmes, les timbres " traditionnels ", en français ou en patois s'y retrouvent aussi, mais en faible proportion.
De la même façon, les harmonies-fanfares ont parfois conservé un fonds ancien où il est possible d'appréhender le répertoire de danses pratiquées lors de certaines fêtes.
    Ces deux derniers points appellent un contact direct avec des " personnes ressources " pour avoir accès à cette documentation.
Un nouveau type de travaux se fait alors jour ; les entretiens, les collectes, les échanges répétés, même si chaque enquête ne se compose que de quelques éléments, sont à entreprendre pour compléter cette mosaïque que sont les musiques populaires.


Rigodons

    Le premier rigodon dont la musique a été notée est celui baptisé " rigodon de Veynes " cité par Ladoucette (1820).

    Deux autres rigodons, paroles et musiques, sont donnés par Tiersot (1903) et localisés à La Faurie.

    Quelques paroles de rigodons sont encore notées dans le recueil de Lambert paru en 1906. Elles lui ont été communiquées par Mme Pascal. Leur origine en est L'Epine ou Montmaurin.

LADOUCETTE, Histoire, topographie. antiquités, usages, dialectes des Hautes-Alpes, Paris, Gide et Cie, 1848, pp. 570-571

TIERSOT Julien, Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises, Marseille, Laffite reprints, 1979, p. 525 ( réimpression de l’édition de 1903)

LAMBERT Louis, Chants populaires du Languedoc, Paris, Welter, 1906, t. 2, pp. 82-83


Chansons

Dans l’ouvrage de Tiersot se retrouve également quelques chansons qui lui ont été communiquées par M. de la Laurencie.



Remerciements
Les recherches aux Archives Départementales des Hautes-Alpes doivent beaucoup à M. et Mme Playoust et à leurs collaborateurs ainsi qu'à M. Pierre Faure, M. et Mme Jacques Magallon, M. et Mme André Sarre. Qu'ils soient ici remercies pour leurs aides et conseils.







Des sources et des pistes de recherches
Les pratiques musicales populaires dans les Hautes-Alpes


    Aujourd’hui, la musique traditionnelle des Hautes-Alpes et du Dauphiné associe le violon à la danse du rigodon. Néanmoins les recherches d’archives, les enquêtes ethnologiques révèlent des pratiques musicales variées, parfois surprenantes.
Elles démontrent également que cette identité musicale dauphinoise, loin d’être un héritage multiséculaire, naît des mouvements de pensée du 19e siècle.
La valorisation de la figure du ménétrier, la glorification de la danse du rigodon apparaît comme une sélection "passionnelle" des dauphinois dans un passé musical diversifié.
Une première synthèse de nos recherches offre un survol de l’ensemble des pratiques musicales hauts alpines depuis le 17e siècle jusqu’à nos jours.

    Ces documents, des références sont accessibles sur simple demande

L’Ancien Régime :
Des contrats d’apprentissage de joueur de violon, de viole, des inventaires après décès, des procès, des événements musicaux divers…

Les Fêtes et Cérémonies publiques, 1789-1860
Comptes-rendus officiels adressés au préfet avec mention de musique et de danse

La presse départementale
A partir de 1870, les annonces, le déroulement, les anecdotes locales des manifestations culturelles

Les musiciens ambulants et le colportage
Recensement de la circulation, des colporteurs-musiciens dans le département au 19e siècle

Les concours de ménétriers joueurs de rigodon
Depuis 1868 jusqu’à 1939, une véritable "mise en scène" des musiques populaires

Les représentations folkloriques et les premiers groupes
Organisation et mise en scène de "sa musique locale"

Les associations hauts alpines à "l’étranger"
Recensement et activités des sociétés "d’expatriés"

Les musiciens populaires
Recensement et fiche biographique des joueurs de violons dans les Hautes-Alpes

Les folkloristes et le rigodon
Recensement des sources écrites, et compilation des thèmes musicaux

Emile Roux-Parassac
Compilation des activités et écrits d’un érudit folkloriste






Bibliographie


Une sélection d’ouvrage non exhaustive qui s’intéresse aux musiques populaires dauphinoises.

BARRACHIN Jean, Le rigodon dans la région gapençaise, Gap, Ribaud frères, 1951, 16 p. (extrait du bulletin de la Société d’Etudes des Hautes-Alpes)

CANTELOUBE Joseph, Anthologie des chants populaires français groupés et présentés par Pays ou Province, Paris, Durand et Cie, 1951, 4 t. (tome II)

CHAIX Barthélemy, Statistiques géographiques, pittoresques et synoptiques du département des Hautes-Alpes, Grenoble, Allier, 1845
    Deux rigodons notés

DELEAGE Maud, Les musiciens des Campagnes Dauphinoises au XVIIe et XVIIe siècle, Mémoire de Maîtrise de l’Université Pierre-Mendès France de Grenoble, sous la direction d’Alain Belmont, septembre 1997

FAURE du SERRE Jean, Les vogues du Champsaur, in ; Oeuvres choisies, Gap, Richaud, 1882

GAUTHIER-LURTY P. et VINCENT M., Trente et une chansons populaires dauphinoises, Grenoble, Didier-Richard, 1936, 66 p.

GAUTHIER-VILLARS Marguerite, Chansons populaires recueillies à Villard de Lans, Paris, Roudanez, 1929, 153 p.

GUILCHER Jean-Michel, Le domaine du rigodon : une province originale de la danse, in : Le Monde Alpin et Rhodanien, n° 1-2, 1984

LADOUCETTE, Histoire, topographie, antiquités, usages et dialecte des Hautes-Alpes, Paris, Gide, 1848 (lère édition de 1820)
    Le premier rigodon noté dans les Hautes-Alpes nommé Rigodon de Veynes

LAMBERT Louis, Chants et chansons populaires du Languedoc, Paris, Welter, 1906, 2 t. (rééd. Laffitte Reprints, 1983)

Le Bacchu-Ber et les danses d'épées dans les Alpes occidentales, (ouvrage collectif), Aix, Edisud, 1996, pp. 89-98

MULLER Claude, Coutumes et traditions du Dauphiné, Edition des 4 seigneurs, 1978, 305 p.
    Les thèmes musicaux sont des copies de l’ouvrage de Tiersot et Canteloube

PITTION Paul, En pays dauphinois, danses et chants traditionnels, Grenoble, Roissard, 1950, 213 p.

RICHAUME Olivier, De vive voix, chansons d’ici. Les pays du Buëch, Edition Conseil Général - CDMD, 1998, 143 p.

TIERSOT Julien, Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises, Paris, Falques et Perrin, 1903 (rééd. Laffitte Reprints, 1979)
Probablement la " bible " ou en tout état de cause la base indispensable à toutes études.

THIVOT Henri, La vie privée dans les Hautes-Alpes vers le milieu du XIXe siècle, La Tronche, Edition Cahier de l’Alpes, 1966, 2 t.
    Les thèmes musicaux sont des copies de l’ouvrage de Tiersot

VAN GENNEP Arnold, Folklore des Hautes-Alpes, Paris, Maisonneuve, 1932

VAN GENNEP ARNOLD, Folklore du Dauphiné (Isère), Paris, Maisonneuve, 1932








Accueil

Salle d'Expostions • Laboratoire EthnomusicologieAtelier LutherieBibliothèqueSalle de spectaclesSalle de formation
AccueilPlan de la maisonHall d'entrée Liens Contacts Forum Mentions Légales ® lamaisonduviolon